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2 JUILLET LA VISITATION DE NOTRE-DAME (749 de Rome)

Nul, à Nazareth, ne savait encore la grande bonté que Dieu avait montrée à son prêtre Zacharie, lorsque se terminèrent les fêtes du mariage de la très sainte Vierge avec saint Joseph.
Seule, — la veille de ce jour, selon l'hypothèse acceptée au 25 mars, — Marie avait appris de l'archange Gabriel, en même temps que sa maternité divine, la prochaine naissance du fils d'Elisabeth sa cousine. Avec sa réserve accoutumée et pour des raisons plus pressantes encore que d'habitude, elle' avait gardé le silence. Mais les deux saints personnages ne pouvaient laisser ignorer leur attente heureuse à Marie, à Joseph, ces parents si proches et si chers. Un messager vint tout exprès la leur annoncer. Il arriva au lendemain même des noces et l'étonnement, un étonnement amical et joyeux, remplit les conviés nombreux des deux jeunes époux.
« Béni soit le Bon et le Bienfaisant ! » répétait l'assemblée, selon l'usage des Juifs quand ils recevaient une heureuse nouvelle. Mais il ne suffisait pas à la joie de louer le Seigneur ; tous voulaient encore féliciter le prêtre vénérable qui voyait l'opprobre de la stérilité s'éloigner de sa demeure. Qui le pourrait mieux faire en leur nom, que Marie, liée de tout temps avec la pieuse famille et qui, dans le Temple, avait reçu de son cousin, bien plus âgé qu'elle, des témoignages d'une affection vraiment paternelle? Il fut donc convenu que l'on remettrait à plus tard l'entrée de la jeune épousée dans la maison de Joseph. Et sous la protection, sans doute, d'amis qui se dirigeaient vers Jérusalem, peut-être même vers Karem, Marie se mit en route.
Aïn-Karim, l'ancienne Karem, est à vingt-sept lieues de Nazareth, à six kilomètres ouest de la Ville sainte. « Rien de plus charmant, écrit une voyageuse ; par groupes de trois ou quatre ses maisonnettes descendent jusqu'à mi-côte, dans la verdure baignée par la lumière du soleil levant ; elles sont entourées de potagers bien cultivés et de jardins en fleurs ; elles regardent la vallée de Karem, qui s'allonge entre les collines et se perd au loin. L'air qu'on y respire a des senteurs balsamiques ;
des sources d'eau vive l'arrosent et y maintiennent une fraîcheur continuelle. Une de ces sources alimente la plus grande fontaine de la ville : un arbre imposant l'abrite et elle coule avec un gai bouillonnement dans deux ou trois vasques naturelles. » C'est VAïn-el-Adra, la Fontaine de la Vierge, où, selon la tradition, Marie vint souvent emplir sa cruche.
C'est là qu'habitait Zacharie : ses fonctions l'obligeaient à demeurer non loin du Temple. Il y possédait dans le village une maison et, à peu de distance, sur une colline à gauche de la route, une villa où, depuis que l'ange l'avait rendu muet, il cachait son infirmité. Marie y arriva seule, comme bien il semble. Sur le seuil, elle aperçut Elisabeth, et tout de suite, humble et cordiale, prononça la bénédiction qu'on adressait à Dieu en revoyant un ami : « Béni soit celui qui nous a fait vivre et subsister et atteindre cette époque ! » Mais Elisabeth ne la laissa pas achever. Surprise, heureuse, elle s'avança vivement, les bras ouverts. Au même moment, l'enfant qu'elle portait tressaillit dans son sein. La présence du Verbe incarné exerçait sur lui son influence rédemptrice ; elle le purifiait du péché originel ; son tressaillement de bonheur avertit sa mère ; Dieu en même temps lui ouvrit les yeux : elle sut le mystère qui s'était accompli en Marie. Son allégresse se mua en une adoration profonde pour l'Enfant divin, en une respectueuse admiration pour sa Mère, et elle s'écria, pleine de TEsprit-Saint : « 0 Marie, vous êtes bénie entre les femmes et. le fruit de votre sein •est béni ! Et d'où m'est-il donné que la Mère de mon Seigneur vienne à moi?... Heureuse d'avoir cru, car tout s'accomplira de ce qui vous a été dit de la part du Seigneur!
Marie ne pouvait s'étonner de la révélation faite à sa cousine, — elle vivait de plus en plus en plein surnaturel, — ni protester contre un respect qu'elle savait dû à sa dignité. Mais de la grâce infinie qui la comblait, elle fit humblement remonter la gloire à Dieu, dans un cantique qui est resté comme la divine expression de toute reconnaissance. Les Orientaux aiment ces improvisations poétiques et facilement rythmées, par où ils soulagent leurs âmes des sentiments qui les remplissent jusqu'à déborder. Et l'Écriture sainte nous fournit de nombreux exemples de ces chants.
Marie disait donc : Mon âme glorifie le Seigneur et mon esprit tressaille de joie en Dieu, mon Sauveur, parce qu'il a jeté les yeux sur la bassesse de sa servante. Car de' ce jour les nations me diront bienheureuse, parce qu'il a fait en moi de grandes choses, Celui qui est puissant. Son nom est saint; sa miséricorde s'étend d'âge en âge sur ceux qui le craignent.
Elle qui, au Temple, avait entendu les vaines disputes des scribes, qui avait vu, saintement indignée, le formalisme étroit et tyrannique des pharisiens, et n'était pas sans connaître l'odieux et sanglant despotisme d'Hérode, elle qui savait que l'avènement du Messie serait la juste et divine vengeance tirée des uns et des autres, elle prend plaisir à leur opposer les bontés de Dieu envers les petits et les faibles : II a montré la puis-:
sance de son bras et dissipé l'orgueil des cœurs ; il a fait descendre les potentats de leurs trônes et exalté les humbles; il a comblé les affamés et renvoyé les riches les mains vides.
Et c'est en faveur du vrai Israël, de la sincère postérité d'Abraham qu'il accomplit l'œuvre salutaire : II a relevé Israël son serviteur, se souvenant de sa miséricorde envers Abraham et sa race pour toujours, comme il l'avait promis à nos pères.
Ce cantique, presque exclusivement fait de citations empruntées aux divers livres de l'Écriture, atteste la connaissance que Marie avait de la Parole inspirée. Quoi d'étonnant dans une jeune fille élevée au Temple, formée par les leçons des prêtres, habituée à manier, à apprendre les pages sacrées? Mais c'est surtout l'immédiate volonté d'en Haut qui lui a mis sur les lèvres ces passages épars, qui les lui a fait réunir dans quelques versets où s'expriment si puissamment les desseins de Dieu dans l'Incarnation, et aussi sa conduite ordinaire dans le gouvernement du monde et l'aboutissement éternel de sa Providence.
Marie demeura trois mois environ avec sa cousine. C'est la seule chose que l'Évangile nous apprenne et où il résume ce long séjour loin de Nazareth et de Joseph. Il n'est pas malaisé d'imaginer comment se passa ce laps de temps : Marie ne s'y comporta pas en servante ; si son humilité peut-être se fût plu à ce rôle, Elisabeth, qui savait et avait si hautement attesté sa dignité, ne l'eût pas souffert. Aussi bien la maison du prêtre ne pouvait être vide d'un nombreux domestique.
Mais, avec la grâce charmante que la délicatesse de son cœur mettait à toutes ses actions, la Vierge se mêlait à l'existence des deux époux, malgré la différence des âges, et leur donnait le sentiment et comme la sensation de la vie divine qui était en elle et qu'elle y nourrissait. Elle agissait, — et avec elle, par elle Jésus, — sur leurs âmes et sur celle de l'enfant attendu; elle en faisait des saints, de grands saints. C'est l'œuvre qu'elle accomplit toujours en ses serviteurs, qui sont aussi ses enfants.
Au bout de ces trois mois, sans doute arrivèrent les fêtes de la Pentecôte ; elles amenèrent à Jérusalem les habitants de Nazareth, et parmi eux Joseph, altéré de revoir sa chère et sainte épouse. Sans que cela soit certain, il semble peu probable que Marie ait assisté à la naissance du fils d'Elisabeth. Mais ne lui avait-elle pas déjà obtenu toutes les faveurs du ciel? « La bénédiction qu'elle avait apportée dans la maison d'Elisabeth et qui avait si puissamment agi sur l'âme de Jean-Baptiste ne partait pas avec elle. Sur le berceau du Précurseur devait flotter comme un nuage chargé de rosée bienfaisante, la grâce continuée de la visite divine. » Et Marie et Joseph reprirent ensemble la route de Galilée.