Le quotidien et la piété de Marie
I)Une vraie Galiléenne
Myriam ( car tel était son nom originel) ne portait pas les drapés bleu azur ou blanc immaculé de l'iconographie occidentale tardive, ni des étoffes raffinées irréelles pour son époque. Son apparence était celle des femmes de sa condition.
Elle portait une longue tunique de laine ou de lin rêche, tissée à la maison, généralement de couleur naturelle (brun, ocre ou gris, les teintures éclatantes étant un luxe inaccessible). Cette tunique était serrée à la taille par une ceinture de corde. Par-dessus, lors des déplacements ou à la synagogue, elle s'enveloppait d'un grand manteau servant aussi de voile pour couvrir sa chevelure, signe de pudeur et de dignité pour les femmes juives de l'époque, loin de toute coquetterie artificielle.
Les populations sémites de Judée et de Galilée avaient la peau tannée par le soleil, les cheveux noirs et les yeux sombres. Loin d'une fragilité éthérée ou d'une pâleur de statue, Marie était, en raison du travail manuel précoce et d'une alimentation simple (pain d'orge, olives, figues, lentilles), une jeune fille robuste, habituée à la rudesse du climat galiléen, alternant entre des étés brûlants et des hivers froids et humides.
II)L'enfance à la maison d'une Galiléenne.
L'éducation de Marie s'est faite entièrement au sein de son foyer, sous le regard de ses parents, et non dans l'isolement artificiel d'institutions qui n'existaient pas. Nous savons dorénavant que son enfance au temple, de trois à quinze, n'est qu'une invention tardive, issue d'un anachronisme de l'idéal monastique des premiers siecles, d'apocryphes tardifs, et de pseudo-révélations. Marie comme toute jeune juive de son époque a vecu en famille et s'est occupée des tâches domestiques liées à son âge. Une vie quotidien ordinaire.
Marie ne savait ni lire ni écrire, l'alphabétisation étant alors réservée à une partie seulement des garçons. Contrairement aux rêveries la montrant penchée sur de grands livres ou des parchemins sacrés, c'est son père qui, chaque soir à la lueur d'une lampe à huile, lui transmettait l'histoire d'Israël. Il ne lui lisait pas la Torah, car les rouleaux sacrés étaient hors de portée et conservés uniquement à la synagogue ; il lui racontait de mémoire, selon la coutume orale sémitique, la création du monde, la sortie d'Égypte avec Moïse, les chants du roi David et les promesses brûlantes des prophètes. Auprès de sa mère, Marie a appris dès l'âge de 5 ou 6 ans les gestes qui assuraient la survie du foyer. Elle n'a pas grandi dans l'extase au milieu d'anges prévenants, mais a appris concrètement à trier le grain, à le broyer chaque matin entre deux lourdes pierres plates pour faire la farine, à pétrir la pâte et à la cuire sur des pierres brûlantes. Elle a appris à filer la laine au fuseau et à puiser l'eau.
III) La vie religieuse des Galiléenne au quotidien.
La spiritualité de Marie n'était pas une extase monacale désincarnée, elle était intensément et résolument juive, rythmée par les commandements (mitzvot) de la Loi de Moïse.
Dès l'enfance, Marie a appris à rythmer ses journées par la prière, ancrée dans la vie de sa famille. Le matin au lever et le soir au coucher, la famille récitait le Shema Israël (« Écoute, Israël... »). Aux trois moments cardinaux de la journée (matin, après-midi et soir), elle se tournait physiquement vers Jérusalem pour réciter des bénédictions ou des fragments de psaumes, les bras levés.
Le vendredi soir, au coucher du soleil, c'était à la mère de famille (ou à la jeune fille) d'allumer les lampes à huile pour marquer l'entrée dans le Chabbat, en prononçant une bénédiction les mains devant les yeux. Ce jour-là, tout travail cessait. La famille se rendait à la synagogue de Nazareth, un bâtiment de pierre sobre où Marie, assise du côté réservé aux femmes, écoutait les hommes lire et psalmodier la Torah en hébreu, avant qu'un traducteur ne l'explique en araméen.
Trois fois par an (pour Pâque, la Pentecôte et les Tabernacles), Marie participait, lorsque les finances du foyer le permettaient, au long et éprouvant pèlerinage à pied vers Jérusalem. Marcher en caravane pendant plusieurs jours, chanter les Psaumes de montée sur les routes poussiéreuses, puis découvrir la majesté du Temple de pierre blanche réveillait en elle l'espérance messianique de tout son peuple. Le Temple était pour elle le but d'un pèlerinage fervent.
IV)Le quotidien d'une épouse et d'une mère Galiléenne
Vers l'âge de 12 ou 13 ans peut être 14, Marie est accordée à Joseph. Après l'événement extraordinaire de l'Annonciation et la naissance de Jésus, sa vie à Nazareth reprend son cours ordinaire, mais habitée par un mystère indicible, làest toute la beautéde Marie. Là où les hommes s'imaginent une Vierge éthérée ne touchant pas le sol, le Seigneur se faconne la plus simple, la plus ordinaire des femmes mais la rempli de la plénitude de la grâce et de l'Esprit-Saint.
Sa maison est une cellule du village, une humble structure de pierres devant une grotte-réserve, loin de tout confort ou de palais revisités. Elle prépare les repas sur un petit foyer ouvert, nettoie le sol en terre battue avec un balai de brindilles. Elle gère le budget modeste du foyer, veillant à ce que Joseph et Jésus aient des tuniques propres, lavées à la source du village.
Joseph, artisan du bâtiment (tekton), n'était pas le vieillard affaibli ou le tuteur âgé que l'on a parfois imaginé pour préserver maladroitement la vertu de son épouse. C'était un homme jeune, vigoureux, capable de porter les pierres de Galilée, de marcher des kilomètres pour travailler, et de protéger sa famille lors de l'exil en Égypte. Sa pureté était une vertu héroïque toute donnée par le Seigneur, non l'effet de l'âge.
C'est Marie comme cela se passait, qui, la première, a murmuré à l'oreille de l'enfant Jésus les premières prières hébraïques. C'est elle qui lui a appris les bénédictions rituelles avant de manger un morceau de pain ou de boire de l'eau. Avec Joseph, elle l'a introduit dans la fidélité aux Écritures. Elle le fait au sein d'une famille élargie, entourée des cousins et des proches du clan galiléen. Mais que devait-être Jésus? Quelle merveille incompréhensible!
V)Le chef-d'œuvre de la sainteté cachée.
La spiritualité de Marie ne se déploie pas dans l'éclat des miracles publics ou des extases mystiques visibles entourée d'anges de lumière. Sa sainteté, précisément parce qu’elle est absolue, emprunte le chemin du silence, du dépouillement et d’une intériorité qui ne sera jamais atteinte par personne. Saint Luc en donne la clé spirituelle : elle « gardait toutes ces choses et les méditait dans son cœur ». Ce cœur est un veritable tabernacle clos, le Saint des Saints cachée par le voile du temple, un trésor enfoui où chaque événement, chaque parole de son Fils est passée au feu d'une contemplation pure et d'une elevation qui contraste si extraordinairement avec son extérieur.
Lorsque Jésus quitte le foyer de Nazareth vers l'âge de trente ans pour parcourir les routes poussiéreuses de Galilée et de Judée, Marie entre certainement dans une nouvelle phase de son union à Dieu : celle du détachement héroïque et absolu. Elle qui a nourri, protégé et élevé le Verbe fait chair accepte de ne plus le posséder.
Tandis que son Fils rassemble les foules, suscite les passions et s'attire la foudre des autorités religieuses, Marie choisit la place la plus humble : celle de l'ombre. Elle ne revendique aucun privilège de nard précieux, aucun statut de "Mère du Maître" au milieu des disciples. Lorsqu'elle le suit sur les chemins, elle se mêle anonymement au groupe des saintes femmes, écoutant sa parole comme une simple servante. Sa grandeur unique réside dans ce refus total de paraître, une pauvreté d'esprit poussée jusqu'à l'effacement de soi, marque de la plus extraordinaire sainteté.
C’est aussi le temps d'une profonde solitude humaine. Son village rejette Jésus, ses proches s'en inquiètent (Mc 3, 21). Dans ce déchirement, Marie ne vacille pas. Sa foi ne dépend pas de l'approbation du clan familial ni du succès populaire de son Fils. Sa relation avec le Seigneur est si ancrée, si intime, qu'elle traverse le silence de Dieu et l'incompréhension des hommes avec une paix surnaturelle que nous ne pouvons comprendre. Elle communie pas à pas, de l'intérieur, au dessein de rédemption de son Fils, acceptant que le Messie appartienne désormais au monde entier.
Cette vie cachée, toute de silence et d'adhésion intérieure, trouve son couronnement au pied de la Croix. Alors que les apôtres ont fui, Marie est là, debout (Stabat Mater), vêtue de sa lourde tunique de deuil (Jn 19, 25).
Sa présence au Calvaire n'est pas le fruit d'un élan émotionnel, mais l'acte d'adoration et de foi le plus pur de l'histoire humaine. Nourrie de la piété d'Israël, imprégnée des Psaumes de souffrance et d'abandon (comme le Psaume 22), elle ne crie pas, ne se lamente pas à la manière des païens. Elle contemple le mystère du salut qui s'accomplit dans le sang et la déréliction.
Son "Fiat" (son Oui) de l'Annonciation, prononcé jadis dans la candeur de sa jeunesse à Nazareth, atteint ici une dimension divine. Au moment où le Christ s'offre au Père, Marie offre son propre cœur de mère en un unique et même sacrifice. Sa sainteté exceptionnelle éclate dans ce sommet de foi : croire en la royauté divine de son Fils jusqu'au bout alors qu'il est cloué au gibet des esclaves, voir la Vie jaillir au cœur même de la mort. Dans le dénuement le plus total de la nuit du Vendredi Saint, cette femme humble de Galilée devient véritablement le phare spirituel de l'Église naissante, le modèle insurpassable de la foi pure et de l'amour qui ne périt jamais.
Oh! que les rêveries sentimentales, les révélations imaginaires, la piété populaire mal éclairée qui imaginent Marie comme le faisaient les païens avec leur déesse, brouille et défigure la merveilleuse Galiléenne. Comment ne pas verser des larmes devant cette pauvre et ordinaire femme par l'extérieur qui nous ressemble tant en essayant de contempler sa sainteté et son union à Dieu incompréhensible, visible de Lui seul. Oh qu'il est temps que les catholiques sortent de leur rêveries infantiles et voient la véritable Marie. Ils n'en seront que plus éblouis et émerveillés.
KYRIE ELEISON