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Sainte Catherine Labouré, Fille de la Charité (2/2)

Sainte Catherine Labouré, Fille de la Charité (2/2)

Extrait de "La Médaille Miraculeuse" par M. Aladel :


Elle se plaisait dans ces humbles fonctions. Sa laiterie était toujours dans un ordre parfait et rien ne lui semblait préférable au bonheur d’être au milieu de ses pauvres. Elle en parlait à la fin de sa Vie comme de sa principale consolation. « J’ai toujours aimé, disait-elle, à rester à la maison ; lorsqu’il était question d’une promenade, je laissais volontiers mon tour aux autres pour servir mes pauvres. »
Et cela était vrai. Une seule sortie lui était agréable, celle qui lui permettait de se rendre à la communauté (elle ne connaissait pas d’autre chemin dans Paris), et pour celle-là, elle ne cédait pas son tour.
Cet attrait pour le silence et la vie cachée la tenait toujours en arrière, comme à la place qui lui convenait et favorisait le mieux son recueillement. Ne cédant à personne les soins de propreté les plus vils de son office, qu’elle appelait les perles d’une Fille de la Charité, elle agissait avec calme, craignant l’empressement ; aussi, lorsqu’elle avançait en âge, les jeunes sœurs qui l’aidaient ont souvent reçu de sa bouche cet avis : « Eh ! ma bonne, ne vous émouvez donc pas tant ! »
Elle comptait parmi les meilleurs souvenirs de sa vie de communauté celui de sa première supérieure : « c’était une bonne ancienne, disait-elle, qui voulait que, chaque année, les premiers fruits du jardin fussent portés à des familles indigentes du faubourg ou à ses bons vieillards ; les sœurs ne pouvaient y toucher qu’après eux. »
Cette ancienne supérieure était sœur Savard, qui ne croyait nullement que sœur Catherine fût favorisée de grâces particulières, et surtout de la vision de la sainte Vierge.
Du reste, cette humble fille respectait et aimait toutes les sœurs sous la conduite desquelles elle passa, et jamais on ne l’entendit dire un mot désavantageux sur leur compte ; elle ne voyait que leurs vertus et leurs qualités.
« Fille de devoir et de travail, dit sa dernière supérieure, mais surtout fille d’humilité, sœur Catherine n’était vraiment appréciée que de ceux qui l’étudiaient d’assez près pour reconnaître tout ce qu’il y avait de simplicité, de droiture, de pureté dans son âme, dans son esprit, dans son cœur et dans toute sa personne.
« Ne se prévalant à aucun titre des faveurs singulières dont l’avait comblée la Vierge Immaculée, elle disait, vers les derniers mois de sa vie, alors que la Providence lui permit un peu d’ouverture sur ce sujet : « Moi, favorisée, ma sœur, mais je n’ai été qu’un instrument ; ce n’est pas pour moi que la sainte Vierge m’a apparu ; je ne savais rien, pas même écrire ; c’est dans la communauté que j’ai appris ce que je sais, et c’est pour cela que la sainte Vierge m’a choisie, afin qu’on ne puisse pas douter. »
N’est-ce pas là une conclusion inspirée par l’esprit de saint Vincent ? J’ai été choisie parce que, n’étant rien, nul ne pourra douter que de si grandes choses ne soient l’ouvrage de Dieu.
Sœur Catherine s’inquiétait peu de l’estime ou du mépris qu’on faisait d’elle. Malgré son silence rigoureux, le soupçon qu’elle pourrait bien avoir vu la sainte Vierge planait toujours sur elle ; on n’osait le lui dire ; en revanche on l’examinait de plus près et plus sévèrement qu’une autre. Si par hasard l’on découvrait en elle quelque faiblesse de la nature, ou simplement l’absence d’une vertu hors ligne, l’on rejetait aussitôt la pensée que la sainte Vierge eût choisi une fille si ordinaire.
Une de ses premières compagnes confirme par son témoignage les appréciations cent fois renouvelées sur son compte. Elle écrit à la sœur Dufès : « Ayant passé six années avec ma sœur Catherine, et travaillé continuellement pendant un an avec elle, il semble que je pourrais citer un grand nombre de détails pleins d’intérêt et d’édification ; mais je suis forcée de l’avouer, sa vie a été si simple, si uniforme, que je ne trouve rien à remarquer. Malgré l’assurance donnée tout bas qu’elle était la sœur si privilégiée de la sainte Vierge, j’y croyais peu, tant sa vie était semblable à celle des autres. Quelquefois j’ai cherché à m’éclairer indirectement en la questionnant sur l’impression qu’avait produite au séminaire l’annonce d’une nouvelle aussi extraordinaire, espérant qu’elle se trahirait dans ses réponses, et par là satisferait ma curiosité ; mais elle répondait avec tant de simplicité, que mon espoir fut toujours déçu. »
Il est vrai, sœur Catherine n’avait rien que d’ordinaire, et cependant, en elle, rien de commun ni de trivial.
Sa taille était au-dessus de la moyenne ; son visage régulier portait le cachet de la modestie ; ses yeux, d’un bleu limpide, exprimaient la candeur. Elle était laborieuse, simple et nullement mystique dans ses allures ; elle n’affectait pas plus les grandes vertus que les dévotions particulières ; elle se contentait de les avoir au fond du cœur et de les pratiquer, suivant la règle, bonnement et droitement.
On a retrouvé, après sa mort, quelques notes écrites de sa main pendant ses retraites annuelles. Tout y est simple, solide, pratique ; pas un mot ne fait allusion aux grâces extraordinaires qu’elle avait reçues ; même quand elle s’adresse à la sainte Vierge, rien ne rappelle la familiarité que Marie lui a témoignée. En voici quelques extraits où l’on n’a corrigé que les fautes d’orthographe :
« Je prendrai Marie pour modèle au commence ment de toutes mes actions ; dans tout, je réfléchirai si Marie a fait cette action, comment et pourquoi elle l’a faite, dans quelle intention. Oh ! que le nom de Marie est beau et consolant..... Marie ! »
« Résolution de m’offrir à Dieu sans réserve, de prendre toutes les petites contrariétés en esprit d’humilité et en esprit de pénitence, de demander dans mes prières que la volonté de Dieu s’accomplisse en moi. Ô mon Dieu ! faites de moi tout ce qu’il vous plaira ! Ô Marie ! donnez-moi votre amour, sans vous je périrais ; obtenez-moi toutes les grâces qui me sont nécessaires ! Ô Cœur Immaculé de Marie, obtenez pour moi la foi et l’amour qui vous attacha au pied de la croix de Jésus-Christ ! »
« Ô doux objets de mes affections, Jésus et Marie, que je souffre pour vous, que je meure pour vous, que je sois toute à vous. et que je ne sois plus à moi ! »
« Ne point me plaindre dans les petites contrarié tés que je puis avoir auprès des pauvres, et prier pour ceux qui me feront souffrir quelque chose. Ô Marie, obtenez-moi cette grâce, par votre pureté virginale ! »
« Bien employer mon temps et ne point le perdre mal à propos. Ô Marie, heureux qui vous sert et qui met en vous sa confiance ! »
« Ô Marie, Marie, Marie, priez, priez, priez pour nous, pauvres pécheurs, maintenant et à l’heure de notre mort. Marie, ô Marie ! »
« Dans mes tentations et mes sécheresses, je recourrai toujours à Marie qui est la 'pureté même. Ô Marie, conçue sans péché..... »
« Ô Marie, faites que je vous aime, et il ne me sera pas difficile de vous imiter. »
« L’humilité, la simplicité et la charité sont le fondement de notre sainte vocation. Ô Marie, faites-les-moi comprendre, ces saintes vertus ! Saint Vincent, priez, priez pour nous ! »
« Ô Marie, conçue sans péché, priez, priez pour nous ! Daignez, ô Reine des Anges et des hommes, jeter un coup d’œil favorable sur le monde entier... particulièrement sur la France... et chaque personne en particulier. Ô Marie, inspirez-nous ce qu’il faut vous demander pour notre bonheur qui sera celui du monde entier. »

Sœur Catherine a vécu quarante-six ans dans une maison importante, sous la conduite successive de cinq supérieures ; elle a vu passer bien des compagnes différentes d’humeur et de vertu ; nécessairement elle a été diversement appréciée ; on lui faisait entendre parfois qu’elle n’avait plus bien sa tête, elle ne s’en troublait guère et allait toujours son chemin, recevant les prévenances avec une naïve reconnaissance, et les paroles un peu pénibles sans sourciller.
Fidèle à la Règle avec une exactitude tellement uniforme, que le mérite semblait disparaître sous l’habitude, on ne l’entendait jamais parler contre la charité. Lorsque l’âge lui eut donné des droits sur ses jeunes compagnes, rarement elle se permettait un blâme ou un avis, à moins qu’on ne vint la consulter ; elle engageait alors à la soumission. « Tout est là, disait-elle ; sans obéissance pas de communauté possible. » À la fin de sa vie, comme à la sortie du séminaire, elle avait pour sa supérieure une obéissance pleine et entière.
Il ne faudrait pas croire cependant que sœur Catherine fût née avec un tempérament facile et doux, que l’obéissance lui fût toute naturelle ; non, elle avait, au contraire, une bonne tête, et l’humeur très-vive : fort entendue dans tous les travaux de ménage, elle gouvernait avec beaucoup de soin et d’ordre la part qui lui était confiée et savait très-bien conduire ce dont elle était chargée. Sa vivacité la portait quelque fois à de petites saillies ; le ton ferme de ses paroles révélait alors ce que la vertu lui faisait plus ordinairement réprimer. Dès que ce premier mouvement était passé, elle revenait et s’humiliait aussitôt.
Parfois, on voyait le premier mouvement de surprise prêt à s’échapper, retenu captif sans respect humain par une volonté supérieure ; ainsi ce caractère entier n’était si bien plié à l’obéissance que parce qu’il était fidèle à la grâce.
Connaissant cette nature, nous pouvons supposer tout ce que sœur Catherine eut à souffrir des oppositions qu’elle éprouva pour réaliser sa mission : si ces contradictions, surtout depuis que la médaille avait été frappée, étaient plutôt apparentes que réelles de la part de son sage directeur, elles n’en étaient pas moins pénibles pour elles. Ne peut-on pas dire que ce fut un martyre intérieur, continu et connu de Dieu seul ?
Sœur Catherine, malgré sa forte constitution, n’était pas non plus exempte de souffrances corporelles, et l’on s’étonnait quelquefois de la voir demander avec simplicité de petits soulagements qu’une âme mortifiée aurait pu se refuser. Ces légères faiblesses formaient comme un voile qui arrêtait la vue d’un grand nombre, et cachait une partie des beautés de son âme.
Au premier coup d’œil, chacun croyait pouvoir lire jusqu’au fond de cette nature simple, et pourtant elle gardait fidèlement les secrets de Dieu. On voyait en elle, par un singulier contraste, la prudence et la discrétion s’allier à la parfaite simplicité. Ainsi, tandis que plusieurs la trouvaient un peu trop occupée de sa santé, d’autres observaient qu’à toutes les grandes fêtes de la sainte Vierge, particulièrement à celle de l’Immaculée-Conception, elle était malade ou éprouvait des souffrances plus vives, que l’humble sœur recevait comme une faveur de sa céleste Mère.
La supérieure d’Enghien raconte qu’une année, l’ayant amenée avec plusieurs autres compagnes passer la belle journée du 8 décembre à la communauté, le soir, en remontant dans l’omnibus, sœur Catherine fit un faux mouvement et se cassa le poignet. Elle ne dit mot, et personne ne s’en aperçut. Quelques instants après, la voyant tenir son bras dans son mouchoir, sœur Dufès lui demanda ce qui lui était arrivé : « Ah ! ma sœur, répondit-elle tranquillement, je tiens mon bouquet ; tous les ans la sainte Vierge m’en envoie un de cette façon. »
Le détachement de l’estime et de l’affection des créatures était encore un trait caractéristique de notre chère sœur. Dieu lui suffisait pleinement : ce Dieu qui s’était manifesté à elle d’une manière si sensible, cette Vierge Immaculée, dont les charmes avaient ravi son cœur, faisaient seuls sa joie et ses délices. La sainte Vierge lui avait dit en montrant le tabernacle sacré, où repose son divin Fils : « Dans vos peines, ma Fille, c’est là qu’il faut vous consoler. » Fidèle à cette parole de sa bonne Mère, sœur Catherine, dans ses moments pénibles, entrait à la chapelle, y restait quelques moments et retournait ensuite à ses occupations sans perdre la sérénité de son âme, ni celle de son visage toujours avenant. Jésus et Marie recevaient seuls la confidence de ses souffrances et de sa ferveur, et sa vertu restait cachée aux créatures.
Après l’avoir souvent examinée, une des sœurs de la maison, qui voulait reconnaître quelque trace de ses communications avec Dieu, ne put rien découvrir de particulier, sinon qu’elle ne tenait pas les yeux baissés pendant l’oraison, mais les avait constamment fixés sur l’image de Marie. Elle dit encore que sœur Catherine ne pleurait jamais, sinon dans une grande angoisse de cœur. Mais plusieurs fois elle a vu couler ses larmes en abondance, quand on racontait devant elle des traits de protection ou des conversions obtenues par l’intercession de la sainte Vierge ; ou bien, comme en 1871, à la vue des maux de l’Église et de la France.
Solidement pieuse, au milieu de sœurs qui paraissaient l’être davantage, on ne voyait, en effet, rien dans notre humble sœur qui la distinguât des autres. Une seule chose a été remarquée : l’importance qu’elle attachait à la récitation du chapelet. Laissons parler sa supérieure :
« Nous étions toujours frappées, dit sœur Dufès, lorsque nous le disions en commun, de l’accent grave et pieux avec lequel notre bonne compagne prononçait les paroles de la Salutation angélique. Et ce qui nous fait voir jusqu’à quel point elle était pénétrée de ces sentiments de respect et de dévotion, c’est qu’elle, toujours si humble, si réservée, ne pouvait s’empêcher de blâmer la légèreté, le peu d’attention qui, parfois, accompagnent la récitation d’une prière si belle et si efficace. »
Son amour pour les deux familles de saint Vincent, loin de se refroidir avec l'âge, lui faisait mettre sans cesse en œuvre la seule puissance à sa disposition : la prière ; chaque semaine régulièrement, elle offrait une communion pour attirer les bénédictions d’en haut sur la congrégation de la Mission ; ses prières pour sa communauté étaient continuelles.
Sœur Catherine avait toujours conservé l’office qui l’attachait à l’hospice d’Enghien ; elle soignait les vieillards qui lui étaient confiés avec une sollicitude vraiment admirable, sans négliger jamais le colombier qui lui rappelait ses pures et douces joies d’enfance.
La jeune fille d’autrefois qui nous est représentée gracieusement couverte de ses chers pigeons, était maintenant une pauvre sœur, bien âgée, mais non moins attentive à la surveillance de son petit peuple.

« Ma sœur Catherine était alors l’âme de la petite famille chargée du soin de l’hospice. Dans ces dernières années, le nombre de nos sœurs était devenu plus considérable, et par suite l’administration des deux maisons d’Enghien et de Reuilly étant trop difficile, pour une seule personne, une assistante me fut donnée pour me seconder dans la direction de l’hospice. Si ma sœur Catherine n’eût pas été formée depuis longtemps à l’obéissance et à l’abnégation, il eût semblé bien dur à sa nature, vive et prompte, de reconnaître l’autorité d’une compagne beaucoup plus jeune qu’elle ; mais bien autres furent les pensées de l’humble sœur qui s’était toujours étudiée à s’effacer.
« Elle fut la première à protester de sa soumission entière : « Ma sœur, me dit-elle, soyez tranquille, il a suffi que nos supérieurs aient parlé, pour que nous recevions ma sœur Angélique comme une envoyée du bon Dieu, et lui obéissions comme à vous-même. » Ses paroles furent justifiées par sa conduite.
« Malgré le silence que ma sœur Catherine gardait sur les communications qu’elle avait reçues, il lui arrivait de temps en temps de me dire ses vues sur les événements actuels, me parlant alors comme inspirée de Dieu.
« C’est ainsi qu’au moment de la. Commune elle m'annonça que je quitterais la maison accompagnée de telle sœur, que je reviendrais le 31 mai, m’assurant que je ne devais rien craindre, parce que la sainte Vierge tiendrait ma place et garderait la maison. Je ne fis guère attention aux paroles de la bonne sœur.
« Je partis, en effet, et réalisai, contre mes plans et sans y penser, tout ce que ma sœur Catherine m’avait prédit. Le 31 mai, de retour à la communauté, j’étais très-inquiète de la maison, tombée au pouvoir d’une bande de communards et qu’on disait dévastée ; ma sœur Catherine essayait de me rassurer, me répétant que la sainte Vierge avait tout conservé. « Elle en était sûre, disait-elle, la sainte Vierge le lui avait promis. »
« En effet, nous trouvâmes à notre arrivée que cette Mère de miséricorde avait tout gardé, tout sauvé, malgré la longue occupation de cette chère maison par une troupe de forcenés, dont le satanique plaisir était de briser et de détruire.
« Une circonstance surtout nous frappa vivement : ces malheureux avaient fait d’inutiles efforts pour renverser la statue de Marie Immaculée, située dans le jardin ; elle avait invinciblement résisté à leurs tentatives sacrilèges.
« Ma sœur Catherine s’empressa de remettre sur la tête de notre auguste Reine sa couronne qu’elle avait emportée dans son exil, en lui disant qu’elle la lui rendait en hommage de reconnaissance.
« Plusieurs fois ma sœur Catherine m’exposa ainsi ses idées avec une simplicité d’enfant. Quand la réalisation ne venait pas confirmer ses prédictions, elle me disait avec calme : « Eh bien ! ma sœur, je me suis trompée, je croyais vous avoir dit vrai ; je suis bien aise qu’on sache la vérité (les personnes qui reçoivent des communications surnaturelles ne sont point, par le seul fait de cette faveur, préservées de toute erreur. Elles peuvent se tromper en comprenant mal ce qu’elles voient ou entendent ; elles peuvent être dupes des illusions du démon, elles peuvent mêler, sans le vouloir, leurs propres idées à celles qui viennent de Dieu ; elles peuvent rendre d'une manière inexacte ce qui leur a été révélé. Il faut remarquer d’ailleurs que les prédictions sont assez souvent conditionnelles, et que leur accomplissement dépend de la manière dont les conditions sont remplies. Aussi l’Église, lorsqu‘elle approuve les révélations privées, ne fait autre chose que déclarer, qu’après un mûr examen, on peut les publier pour l’édification des fidèles et qu’elles s‘appuient sur des preuves assez solides pour qu’on les croie pieusement.
Les écrivains sacrés ont eu seuls le privilège de l’infaillibilité pour recevoir les inspirations divines et pour les transmettre aux autres.). »
« Cependant les années s’accumulaient, et notre bonne sœur parlait souvent de sa fin prochaine. Nos vénérés supérieurs se préoccupaient de son état, et M. le Supérieur général la fit un jour venir à la communauté afin de recevoir de sa bouche des communications qui lui semblaient importantes.
« Ma sœur Catherine ne s’attendait à rien ; elle fut très-surprise et presque interdite. À son retour, elle me fit part de son émotion ; et, pour la première fois, me parla à cœur ouvert de ce qu’elle craignait tant auparavant de laisser paraître.
« Cette répugnance avait cessé ; se voyant sur le bord de la tombe, elle se sentait pressée de faire connaître les détails qu’elle pouvait croire ensevelis avec le vénéré Père Aladel, et témoignait une grande peine de voir la dévotion à l’Immaculée-Conception moins vive et moins générale que dans le commencement.
« Ces confidences, du reste, furent pour moi seule ; aucune de nos sœurs n’en eut connaissance. Il est vrai que la plupart étaient instruites de ce pieux mystère ; mais elles ne l’apprirent jamais de ma sœur Catherine elle-même. Tout ce qu’elles pouvaient remarquer, c’était son ardent amour pour Marie Immaculée, et son zèle à propager la médaille miraculeuse. Puis, quand elle entendait une de nos sœurs exprimer le désir de faire le pèlerinage de Lourdes ou de quelque autre sanctuaire privilégié de Marie, elle ne pouvait s’empêcher de dire avec une certaine vivacité : « Mais pourquoi donc voulez-vous aller si loin ?... N’avez-vous pas la communauté ?... Est-ce que la sainte Vierge n’est pas apparue la aussi bien qu’à Lourdes ?... » Et ce qu’il y a d’extraordinaire, c’est que, sans avoir lu aucun des ouvrages publiés sur cette grotte miraculeuse, ma sœur Catherine était plus au courant de tout ce qui s’y était passé que les personnes qui avaient fait ce pèlerinage. À part cela, comme on l’a déjà dit, jamais il ne lui échappa une parole qui pût laisser croire qu’elle eût eu plus de part qu’une autre aux faveurs singulières que la sainte Vierge avait versées sur l’humble chapelle de la maison mère.
« Cette bonne compagne était devenue plus affectueuse, depuis qu’elle avait ouvert son cœur ; c’était pour elle un repos, une consolation de voir quelqu’un qui la comprit. Notre Père Chevalier, assistant de la congrégation de la Mission, venait de temps en temps la visiter et recevoir ses confidences au sujet de l’apparition. Il lui parlait un jour de la nouvelle édition de la Notice sur la médaille qu’il préparait. « Lorsque M. Aladel a fait paraître l’édition de 1842, reprit ma sœur Catherine, je lui avais bien dit qu’il n’en publierait pas d’autre, et que moi non plus je ne verrais pas une nouvelle édition, parce que celui qui la ferait ne l’aurait pas finie de mon vivant. — Je vous attraperai bien », reprit M. Chevalier, qui comptait la mettre au jour très-prochainement. — Mais des difficultés imprévues ayant retardé la publication, il reconnut que la bonne sœur avait dit juste.
« Depuis que l’année 1876 était commencée, ma sœur Catherine parlait plus souvent de sa mort ; à tous nos jours de fête, elle ne manquait pas de nous dire : « C’est la dernière fois que je vois cette fête » ; et quand on semblait ne pas la croire, elle ajoutait que sûrement elle ne verrait pas l’année 1877. Nous ne prévoyions pas cependant une fin si prochaine. — Pendant les derniers mois, elle fut obligée de garder le lit et de cesser cette vie si active qu’elle menait depuis tant d’années.
« Ses forces allaient toujours diminuant ; un asthme joint à une maladie de cœur la minait peu à peu ; elle se sentait mourir, mais sans crainte, on peut même dire sans émotion. Un jour, lui parlant de sa mort : « Vous n’avez donc pas du tout peur, lui dis-je, ma bonne sœur Catherine ? — Peur ! s’écria-t-elle, mais, ma sœur, pourquoi voulez-vous que j’aie peur ?... Je m’en vais retrouver Notre-Seigneur, la sainte Vierge, saint Vincent ! »
« En effet, notre chère compagne n‘avait pas à s’effrayer, car sa mort fut aussi calme que sa vie.
« Quelques jours avant, une de nos sœurs causait avec elle familièrement, et, sans aucune préméditation de part et d’autre, la malade lui dit : « J’irai à Reuilly. » (Nous appelons de ce nom la maison de Providence, séparée de l’hospice d’Enghien par un vaste jardin, et où sont réunies nos diverses œuvres.) — Comment, dit la compagne, à Reuilly ? mais vous n’en aurez pas le courage, et vous aimez tant votre Enghien, que vous n’avez jamais quitté ! — « Je vous dis que j’irai à Reuilly. — Mais quand est-ce ? — Ah ! voilà ! dit ma sœur Catherine d’un ton affirmatif et mystérieux qui déconcerta la compagne. — Peu après elle lui dit encore : « Il n’y aura pas besoin de corbillard pour mon enterrement. — Oh ! par exemple, répond la sœur. — Il ne faudra pas de corbillard, reprit la malade d’un ton accentué. — Mais comment fera-t-on ? — On me mettra dans la chapelle de Reuilly. » — Ces paroles frappèrent la compagne, qui me fit part de cette conversation : « Gardez cela pour vous », lui dis-je.
« Le 31 décembre, elle eut dans la journée plusieurs faiblesses qui firent croire à sa fin prochaine. Nous lui proposâmes donc les dernières consolations de la religion, ce qu’elle accepta avec reconnaissance. Elle reçut les sacrements avec un bonheur et un calme qu’on ne saurait décrire, puis, sur sa demande, nous lui récitâmes les litanies de l’Immaculée Conception.
« Étant un jour près de son lit, nous lui parlions du ciel, de la sainte Vierge ; alors elle exprima ce désir : « Je voudrais que pendant mon agonie il y eût là soixante-trois enfants disant chacune à la sainte Vierge une des invocations qui rappellent son Immaculée-Conception, et surtout ces paroles si consolantes : Terreur des Démons, prier pour nous. » On lui fit observer qu’il n’y avait pas soixante-trois invocations dans les litanies. — « Vous les trouverez dans l’office de l’Immaculée-Conception », dit-elle. — On se mit en mesure d’exaucer son désir, en écrivant les invocations sur des billets, et on les garda pour le suprême instant ; mais au moment de son agonie, les enfants ne se trouvèrent pas disponibles ; elle demanda alors qu’on récitât les litanies et fit répéter trois fois l’invocation qui fait trembler les enfers.
« Plusieurs de nos sœurs furent singulièrement touchées de l’entendre s’écrier avec un accent de profonde tendresse : « Ma chère communauté ! Ma chère maison-mère ! » Tout ce qu’on a aimé fortement revient, dit-on, à l’heure suprême.
« Quelques anciennes compagnes ou amies de la maison vinrent dans la journée la visiter une dernière fois ; l’une d’elles, en office au séminaire, s’approchant, lui dit avec un accent de tristesse : « Sœur Catherine, vous allez donc partir sans me dire un mot de la Sainte Vierge ? » — Alors la mourante se pencha vers elle et lui parla assez longuement à l’oreille. « Je ne dois pas parler, c’est M. Chevalier qui a mission pour cela. » Elle ajouta cependant : « La sainte Vierge est peinée, parce qu’on ne fait pas assez de cas du trésor qu’elle a donné à la communauté dans la dévotion à l’Immaculée-Conception ; on ne sait pas en profiter ; mais surtout parce qu’on « ne dit pas bien le chapelet. » Elle continua sans interruption. « La sainte Vierge a promis d’accorder des grâces particulières chaque fois que l’on priera dans la chapelle ; mais surtout une augmentation de pureté, cette pureté d’esprit, de cœur, de volonté qui est le pur amour. »
Cette bonne fille, animée de l’esprit vraiment primitif de la Compagnie, était sans le savoir, en prononçant ces dernières paroles, l’écho de la vénérable Mère Legras, dont les écrits renferment textuellement la même pensée.
Une supérieure, qui était venue la visiter, s’approcha aussi de la malade, et lui parla des besoins de la communauté, de ceux du séminaire, et elle finit en disant : « Ma bonne sœur Catherine, quand vous serez au ciel, vous n’oublierez pas tout cela, vous ferez bien toutes mes commissions. » — Ma sœur Catherine lui répondit : « Ma sœur, je veux bien, mais j’ai toujours été si bête, si sotte ; je ne sais pas comment je m’expliquerai, car j’ignore comment on parle au ciel. » — Sur quoi l’autre sœur, ravie de tant de simplicité, eut l’inspiration de lui dire : « Oh ! ma bonne sœur Catherine, dans le ciel, on ne parle pas comme sur la terre; l’âme regarde Dieu et le bon Dieu regarde l’âme, et tout est compris ; c’est là le langage du ciel. » Alors notre bonne sœur prit un air radieux et lui répondit : « Oh ! ma sœur, s’il en est ainsi, vous pouvez être tranquille, toutes vos commissions seront faites. »
M. Chevalier vint aussi dans la journée bénir la pieuse mourante et lui parla dans le même sens. Sœur Catherine lui répondit avec une entière présence d’esprit et dit entre autres choses : « Les pèlerinages que font les sœurs ne favorisent pas la piété... La sainte Vierge ne m’a pas dit qu’il fallait aller la prier si loin ; c’est dans la chapelle de la communauté qu’elle veut que les sœurs l’invoquent, c’est là leur vrai pèlerinage. »
Les pauvres, qu’elle avait tant aimés, occupaient également sa pensée « Depuis qu’il y a dans la communauté beaucoup de sœurs instruites, il me semble qu’on n’aime pas les pauvres autant qu’autrefois ; il y a des sœurs qui n’ont jamais soigné un malade, elles ne sauraient comment s’y prendre pour leur rendre le service le plus ordinaire. »
« À quatre heures du soir, une nouvelle faiblesse nous réunissait toutes auprès de cette chère mourante, ce n’était pas encore cependant le dernier moment. Nous entourâmes son lit jusqu’au soir. À sept heures, elle parut s’assoupir davantage et, sans la moindre agonie, sans le moindre signe de souffrance, elle rendit son dernier soupir. C’est à peine si nous pûmes apercevoir qu’elle avait cessé de vivre... Jamais je n’ai vu mort si calme et si douce. »

« Une émotion bien vive remplit alors nos cœurs ; il nous semblait assister à la céleste entrevue de notre bienheureuse compagne avec ce Dieu si bon, qui tant de fois s’était révélé à elle pendant les jours de son séminaire ; avec cette Vierge si belle, dont rien ici bas n’avait pu lui retracer l’image !
« Ce n’était pas la tristesse qui remplissait nos cœurs : aucune larme ne fut versée dans ce premier instant ; nous cédions à une émotion que je ne saurais définir ; nous nous sentions près d’une sainte ; il nous semblait que le voile de l’humilité, sous lequel elle avait vécu si longtemps cachée, se déchirait pour ne plus nous laisser entrevoir que l’âme privilégiée du ciel.
« Nos sœurs se disputèrent le bonheur de passer la nuit près de ces restes vénérés, une sorte d’aimant nous y tenait attachées.
« Pour perpétuer le souvenir du bienfait qu’elle avait reçu, n’étant encore que sœur du séminaire, nous eûmes la pensée de la revêtir de ce pieux habit avant de la livrer à la photographie ; l’épreuve réussit complètement sous les deux costumes.
« Ensuite nous descendîmes dans la chapelle les restes bénis de notre chère sœur. La Vierge Immaculée veillait sur elle ; les lis et les roses entouraient ce corps virginal, et sa devise chérie : Ô Marie, conçue sans péché, prier pour nous qui avons recours à vous, surmontant ce petit sanctuaire, semblait être le dernier écho de sa vie.
« Alors commença le miracle de l’humilité glorifiée ; cette humble sœur, dont personne n’avait remarqué la présence, fut soudainement entourée de personnes de tout âge, qui regardaient comme un immense bonheur de venir, non prier pour elle, mais se recommander à son intervention bénie.
« Pour nous qui nous tenions attachées auprès de notre chère relique, nous ne pouvions envisager le moment qui allait nous la ravir. Cette maison qui semblait protégée par sa présence depuis quarante-six ans, s‘en verrait-elle dépossédée à tout jamais ?... Cette pensée nous brisait le cœur ; il nous semblait que la protection de la Vierge Immaculée allait cesser désormais de planer sur nous.
« D’autre part, la conserver paraissait impossible. Nos supérieurs consultés permirent des démarches à cette intention. Il y avait tout un monde de difficultés à aplanir.
« Prions », dis-je à nos sœurs, et elles passèrent la nuit à supplier Marie Immaculée de ne pas permettre que notre compagne nous fût enlevée.
« Pendant toute cette nuit je cherchais en vain un endroit convenable pour la déposer, lorsque soudain, au son de la cloche de quatre heures du matin, je crus entendre résonner à mon oreille ces mots : « Le caveau est sous la chapelle de Reuilly. » — Mais, c’est vrai ! me dis-je, avec joie, comme une personne qui voit se réaliser tout à coup un désir longtemps contrarié ; me ressouvenant que lors de la construction de la chapelle, on avait ménagé un caveau communiquant avec le réfectoire des enfants, auquel notre digne Mère Mazin n’avait point voulu donner de destination, disant « qu’il pourrait servir plus tard. »
« Il n’y avait pas de temps à perdre. Nous étions à la veille de son convoi, et les autorisations, si difficiles à obtenir, n’avaient pas encore été sollicitées.
« Le caveau fut préparé à la hâte, et les démarches, appuyées par des personnes haut placées, réussirent comme par enchantement.
« Le 3 janvier, fête de sainte Geneviève, était le jour, fixé pour l’enterrement de celle que nous regardions, dès lors, comme l’ange tutélaire de notre maison. Mais ici ce n’est pas le mot d’enterrement qu’il me faut employer, c’est plutôt celui de triomphe, car c’en fut un véritable pour notre humble sœur.
« Toutes les maisons de nos sœurs qui furent prévenues à temps tinrent à envoyer une députation, et la chapelle se trouva trop petite pour contenir les assistants. La messe dite, le cortège qui devait conduire le corps processionnellement de l’hospice d’Enghien au caveau de Reuilly s’organisa de la sorte : les jeunes ouvriers, Enfants de Marie, portant leur bannière, ouvraient la marche, suivis de tous nos petits orphelins ; venaient ensuite nos jeunes filles des congrégations externes et internes, portant les livrées de l’Immaculée Marie, les fidèles, et enfin nos sœurs précédant le clergé.
« Ce long cortège se déploya lentement dans la longue allée du jardin, et, pendant que les chants solennels du Benedictus retentissaient au loin, on voyait apparaître le modeste cercueil recouvert de lis et d’églantines, emblèmes de pureté et de simplicité.
« À l’entrée du caveau, la foule dut s’écarter, et nos Enfants de Marie saluèrent l‘arrivée du corps par le chant béni de : Ô Marie, conçue sans péché, priez pour nous qui avons recours à vous. Impossible de rendre les émotions de ces funérailles d’un genre tout nouveau.
« Afin de conserver notre trésor, il fallut murer l’entrée souterraine ; mais on y ouvrit une communication avec la chapelle.
« Les pauvres, que sœur Catherine avait soignés, déposèrent une magnifique couronne sur la tombe de l’humble fille de saint Vincent, qui ne chercha jamais que la voie la plus commune, et qui avait supplié la sainte Vierge de la laisser inconnue et ignorée !... »
La vie de la chère sœur Labouré a été la réalisation fidèle de cette parole de Notre-Seigneur dans l’Évangile : « Je vous rends grâces, mon Père, de ce que vous avez caché ces choses aux sages du siècle pour les révéler aux humbles et aux petits. » Jamais les dons de Dieu ne furent mieux à couvert dans une âme sous le double manteau de l’humilité et de la simplicité.
Pendant quarante-six ans, elle s’est livrée à des travaux obscurs et pénibles, sans chercher d’autre satisfaction que celle de plaire à Dieu ; elle s’est sanctifiée dans l’ombre par une fidèle correspondance à la grâce et l’exactitude aux pratiques de la vie commune. Les faveurs qu’elle recevait du ciel n’ont point enflé son cœur : témoin des merveilles opérées tous les jours par la médaille, elle n’a jamais dit une parole qui pût faire soupçonner qu’elle savait quelque chose de plus que tout le monde à ce sujet.
Ne dirait-on pas qu’elle avait pris pour devise ces paroles de l’Imitation : « Aimer à être oublié et compté pour rien » ? Comme à ces traits on reconnaît bien la véritable fille de l’humble Vincent de Paul !
Quelle gloire doit posséder dans les cieux celle qui, durant toute sa vie, s’est efforcée de se tenir dans l’abaissement !
Il semble que déjà, dès maintenant, nous voyions quelques rayons de cette gloire. Les obsèques de l’humble servante des pauvres ont ressemblé à un triomphe ; par une exception presque inouïe, son corps est resté au milieu de sa famille spirituelle ; son tombeau est souvent visité par des personnes de toutes conditions, qui ont la confiance de se recommander à son intercession, et plusieurs affirment que leurs prières ont été exaucées. Enfin cette notice biographique mettra au grand jour ce que sœur Catherine a si soigneusement caché, afin que la promesse de Notre-Seigneur soit accomplie : Celui qui s’humilie sera exalté.

Reportez-vous à Sainte Catherine Labouré, Fille de la Charité (1/2), et Grâces extraordinaires de conversion obtenues par la Médaille Miraculeuse.

Publié par Le Petit Sacristain