Philomène
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personnellement la déportation et les camps pour avoir aidé les persécutés du régime nazi." (Avvenire, 17 mars 1998).

Est-ce que l’on pouvait, est-ce que l’on devait faire quelque chose de plus pour éviter la "solution finale" de l’Holocauste?
D’un point de vue historique il est prouvé que ni les gouvernements des Etats-Unis, de l’Angleterre, de la Russie de Staline, ni de …More
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personnellement la déportation et les camps pour avoir aidé les persécutés du régime nazi." (Avvenire, 17 mars 1998).

Est-ce que l’on pouvait, est-ce que l’on devait faire quelque chose de plus pour éviter la "solution finale" de l’Holocauste?
D’un point de vue historique il est prouvé que ni les gouvernements des Etats-Unis, de l’Angleterre, de la Russie de Staline, ni de Gaulle, ni les organisations internationales comme La Croix Rouge, et même pas le Conseil Mondial Hébraïque, qui étaient eux aussi au courant de l’existence des camps d’extermination, n’élevèrent aucune protestation spécifique et publique.
Ce n’est qu’à partir des années 50 qu’une nouvelle sensibilité pour une réévaluation de la responsabilité envers la Shoah commença à se répandre dans toute l’Europe. A ce propos, du côté catholique on remarque de nombreuses déclarations des épiscopats nationaux, jusqu’au dernier document du Vatican: "Nous nous rappelons: une réflexion sur la Shoah". Mais n’est-ce pas contradictoire d’essayer de faire retomber la responsabilité principale de la Shoah sur PieXII, alors qu'il était loué quelques années avant pour ses mérites en matière de défense des juifs persécutés?

Edith Stein, victime de l'Holocauste à Auschwitz.
Le deuxième élément est le prétendu silence de Pie XII, qui est le principal sujet d’accusation. Sur ce "silence" il faut bien s’entendre. Le P.Gumpel écrit: "La vérité est que Pie XII a condamné plusieurs fois et même publiquement la persécution des gens innocents uniquement à cause de leur race". "A cette époque tout le monde comprenait à qui il faisait allusion". Et comme preuve il cite plusieurs textes écrits par les plus hautes autorités nazies qui manifestaient de l’hostilité envers le Pape "porte-parole des bellicistes juifs".
Il est vrai, d’ailleurs, que dans ses protestations publiques Pie XII n’a jamais employé le mot "juif", et qu’il n’a pas fait de déclarations véhémentes. Est-ce que nous pouvons mieux comprendre les raisons de cette attitude?
Quelques observateurs font remarquer à quel point il est difficile de juger, avec la sensibilité actuelle et dans un contexte culturel profondément différent, les choix que la conscience de Pie XII lui suggéra de faire. D’autres soulignent sa formation de diplomate et sa confiance dans l’action diplomatique déployée dans toutes les directions, préférée aux déclarations publiques. Et, en effet, il suivit cette position. Ecoutons, alors, le cri provenant du coeur de Pie XII:

"Plusieurs fois j’avais pensé lancer une excommunication contre le nazisme et dénoncer au monde civil la cruauté de l’extermination des juifs! Nous avons entendu des menaces de rétorsion très graves, pas contre notre personne, mais contre nos pauvres fils qui se trouvaient sous la domination nazie; de très vives exhortations nous sont parvenues par plusieurs moyens, afin que le Saint-Siège ne prenne pas une position radicale. Après tant de larmes et de prières, j’ai conclu que si j’avais protesté, non seulement je n’aurais aidé personne, mais, au contraire, j’aurais provoqué la colère la plus féroce contre les juifs. […] Ma protestation m’aurait procuré peut-être l’éloge du monde civil, mais, en revanche, elle aurait procuré aux pauvres juifs une persécution encore plus implacable que celle qu’ils subissent déjà"
( 2).
Telle était la conviction de Pie XII. Et le fait qu’elle avait un fondement réel est confirmé par ce qui est arrivé à l’Eglise de Hollande. Le dimanche 26 juillet 1942 dans toutes les églises catholiques on lit une lettre de protestation contre la déportation de familles juives entières (plus de 10.000 personnes). Résultat: non seulement la déportation des juifs de sang et de religion eut une accélération, mais, en signe de rétorsion directe contre les Evêques responsables de la protestation, les premiers à être déportés furent les juifs baptisés (parmi lesquels Edith Stein et sa soeur Rose), qui furent considérés dès lors comme "nos ennemis les plus terribles".
Quand Pie XII fut informé de cette tragédie, il se dirigea vers la cuisine et brûla personnellement deux grandes feuilles à l’écriture serrée, en disant: "C’est ma protestation contre cette épouvantable persécution anti-juive. Elle aurait dû paraître ce soir dans l’Osservatore Romano. Mais si la lettre des Evêques hollandais a eu comme prix le meurtre de quarante mille vies humaines, ma protestation en coûterait peut-être deux-cent mille. Pour cette raison il est préférable de ne pas parler en forme officielle et d’agir en silence, comme j’ai fait jusqu’à présent, pour tout ce qui était humainement possible pour ces gens".
Conclusion: l’Eglise officielle, qui certes a beaucoup réfléchi sur les erreurs et sur les responsabilités des chrétiens face aux persécutions nazies, ne croit pas devoir des excuses pour le silence de Pie XII. C’est ce que le Nonce Apostolique a déclaré en Israël à la télévision d’Etat. Ce silence était nécessaire ( 3). Cela ne signifie pas que sur le plan historique et scientifique le dernier mot sur Pie XII ait été prononcé. Ainsi s'exprime le Cardinal Cassidy, Président de la Commission pour les rapports avec le Judaïsme dans une conférence de presse à Londres, quelques semaines après la sortie du document sur la Shoah (4).

Notes
1

www.moscati.it/Francais/Fr_Pio12.html
- Tiré de l'article du Père jésuite Gumpel, paru sur l'hebdomadaire catholique anglais The Tablet du 13 février 1999.
2 - G.Angelozzi Gariboldi, Pio XII, Hitler e Mussolini. Il Vaticano fra le due dittature, Mursia, Milano 1988, p.152.
3 - Avvenire, 27 février 2000.
4 - Avvenire, 14 mai 1998.