L'Ukraine, naissance d'une nation dans le feu et le sang

Le Kremlin justifie son invasion de l’Ukraine en affirmant que ce pays ne ferait qu’un avec la Russie, ce que les Ukrainiens contestent de plus en plus nettement. Retour sur l’histoire complexe des deux États slaves, qui éclaire la guerre déclenchée en février 2022.

Rencontre, à Kiev, en 2018, des forces armées ukrainiennes avec la population, lors de la commémoration de l’Holodomor, devant le monastère saint- michel-au-Dôme-d’Or, érigé au XIIe siècle, dynamité durant la période soviétique et reconstruit en 1990. •

« Jamais, en aucun cas, ni moi ni mes fils ne participerons à un conflit russo-ukrainien, même si certaines têtes brûlées nous y poussent. » Quand il adresse cette lettre à un colloque universitaire organisé par des émigrés ukrainiens au Canada, en 1981, Alexandre Soljenitsyne rejette toute opposition entre Russes et Ukrainiens, car, aux yeux du célèbre dissident qui a révélé le système concentrationnaire soviétique dans l’Archipel du goulag (1973), les deux peuples sont entremêlés.

Cette conviction est profondément ancrée dans la perception que la Russie a d’elle-même. « Pour la plupart des Russes, l’Ukraine, c’est un peu chez eux, atteste Bernard Lecomte, spécialiste du monde soviétique, qui a couvert la chute de l’URSS pour La Croix puis L’Express. Je n’ai pas rencontré un Russe qui n’ait une mère, une tante ou une copine ukrainienne ! » Le 21 février 2022, Vladimir Poutine martelait dans son prélude à l’invasion : « L’Ukraine n’est pas seulement un pays voisin. C’est une part inaliénable de notre histoire, de notre culture et de notre espace spirituel. »

Baptême de la Russie

Pour comprendre ses allégations, il faut remonter jusqu’à la fondation de la Rus’ (principauté) de Kiev en 882 par les Varègues, des Vikings de Scandinavie installés à Novgorod (dans l’ouest de la Russie actuelle, proche des pays baltes) vers 862, qui imposent leur autorité aux populations slaves. La Russie considère la Rus' de Kiev comme son berceau historique, dont elle tire son nom, même si, chronologiquement, c’est Novgorod qui est « la mère des villes russes », titre attribué à la capitale de l’Ukraine ultérieurement, au XIIe siècle. Moscou, elle, ne sort de terre qu’en 1147, bâtie par Iouri Dolgorouki, dont le corps repose au monastère de la laure des Grottes, à Kiev.

En 988, le baptême du prince Vladimir le Grand à Chersonèse, en Crimée, fait basculer la Rus' dans le christianisme grec de Byzance. « La conversion de Vladimir est l’acte fondateur de la Russie et de l’Ukraine actuelles, similaire à celle de Clovis pour la France », décrypte Pierre Lorrain, auteur de l’Ukraine, une histoire entre deux destins (Bartillat). Pour les Russes, ce baptême millénaire éclaire encore le présent.

« Vladimir Poutine explique que les deux nations russe et ukrainienne forment un seul tout par le fait qu’un même événement spirituel, le baptême du prince Vladimir en 988, a déterminé leur destinée, relate l’historien Antoine Arjakovsky, codirecteur du département Politique et Religions du Collège des Bernardins, dans un article publié par The Conversation en 2021. Les Ukrainiens répondent (…) que le baptême de la Rus' de Kiev est dû aux missionnaires byzantins et non pas à la Russie, qui n’existait pas encore au IXe siècle. »

En 1240, la principauté kiévienne est détruite par les Mongols. « Après cette invasion, les dynasties se sont réfugiées à Moscou, pour construire une autre Rus’, qui prétend être la continuité de Kiev », rappelle Jean de Gliniasty, directeur de recherche à l’Institut de relations internationales et stratégiques, ambassadeur de France en Russie de 2009 à 2016 et auteur de Petite histoire des relations franco-russes (l’Inventaire).

Au XIVe siècle, l’ancien État kiévien passe sous contrôle des Polonais, et reçoit l’influence du latin et du baroque. Une partie de l’Église orthodoxe se convertit au catholicisme, tout en conservant le rite byzantin : naît l’Église uniate (unie à Rome) ou gréco-catholique. En 1654, les Cosaques zaporogues (« au-delà du Dniepr ») se révoltent contre les Polonais et prêtent allégeance au tsar moscovite, orthodoxe comme eux : toute la rive gauche du fleuve devient un protectorat russe, Kiev comprise.

• L’Atlas des empires, La Vie-Le Monde, 2019 ; Otan ; Perry-Castañeda Library Map Collection ; Université de Laval ; Rochan Consulting.

De l’Autriche à l’URSS

Fondé en 1721, l’Empire russe conquiert le sud de l’Ukraine actuelle et la Crimée. La rive droite du Dniepr, elle, se retrouve dans l’empire d’Autriche en 1795. « Au XIXe siècle, un sentiment national ukrainien, avec la formalisation de sa langue, émerge dans cette partie occidentale bénéficiant de la libéralité autrichienne, tandis que la partie orientale subit la férule des tsars », raconte Jean de Gliniasty. Dans les années 1860, Alexandre II interdit l’ukrainien, si proche du russe qu’il est appelé « petit-russe ».

Après une première entité indépendante ukrainienne née en 1917, la jeune URSS met sur pied une République d’Ukraine en 1922, où la langue ukrainienne est favorisée, ce dont Vladimir Poutine se sert pour accuser l’Ukraine d’être une création soviétique. Cependant, Staline impose le russe dans les années 1930 et éradique la classe moyenne agricole ukrainienne, provoquant une famine qui tue cinq millions de personnes. C’est l’Holodomor (« extermination par la faim »), tragédie fondatrice de l’Ukraine moderne. Parallèlement, des ouvriers russes viennent peupler le bassin minier du Donbass, à l’est, véritable poumon industriel de l’Union soviétique.

La Seconde Guerre mondiale suscite un autre traumatisme. La collaboration des nationalistes ukrainiens dirigés par Stepan Bandera avec les nazis est un souvenir obsessionnel pour les Russes, qui exaltent, eux, les 26 millions de Soviétiques tombés durant la Grande Guerre patriotique. Accusés d’être « bandéristes », de nombreux Ukrainiens de l’Ouest sont déportés en 1945 par Staline, qui supprime l’Église gréco-catholique et attribue ses biens à l’Église orthodoxe russe, contrôlée par le régime.

L’Ukraine demeure soumise à une russification, tempérée dans les années 1950 par Nikita Khrouchtchev. « Pour célébrer les 300 ans de l’union avec les Cosaques en 1954, il offre à l’Ukraine la Crimée, qui était russe depuis le XVIIIe siècle », décrit Pierre Lorrain.

Nationalisme ukrainien

« La langue russe était plus prestigieuse pour faire carrière, mais l’ukrainien a persisté, surtout à l’ouest, détaille la politiste Alexandra Goujon, maîtresse de conférences à l’université de Bourgogne et auteure de l’Ukraine de l’indépendance à la guerre (le Cavalier bleu). En URSS, tous les citoyens soviétiques possédaient une “nationalité” (appartenance ethnique). À partir de son indépendance en 1991, l’Ukraine est donc faite de citoyens ukrainiens, composés de différentes nationalités, dont les Russes. Par ailleurs, on peut être de nationalité ukrainienne et russophone, ou d’origine russe. »

En 1989, 72,7 % des Ukrainiens se disaient de nationalité ukrainienne, 22,1 % de nationalité russe. Au dernier recensement, en 2001, ils sont respectivement 77,8 % et 17,3 %.

À la fin des années 1980, le nationalisme ukrainien relève la tête, par l’exhumation de la mémoire de l’Holodomor, la diffusion de la langue et la résurrection des gréco-catholiques. En 1991, un référendum unanime consacre l’indépendance de l’Ukraine, mais n’abolit pas le clivage entre l’Ouest ukrainophone, regardant vers l’Europe, et l’Est russophone, tourné vers Moscou.

Dès 1994, la Crimée, abritant la flotte russe de la mer Noire, demande à rejoindre la Russie, et le Donbass, rendu nostalgique de l’URSS par la libéralisation de l’économie, réclame que le russe soit la seconde langue du pays. En 2004, la « révolution orange », l’affrontement politique entre Viktor Ianoukovitch, appuyé par Moscou, et Viktor Iouchtchenko, promettant de s’arrimer à l’Union européenne, préfigure la « révolution de la dignité » en 2014 : après son refus de signer l’accord d’association entre l’Ukraine et l’UE, le pouvoir prorusse est renversé par un soulèvement populaire, occupant le Maïdan, la place centrale de Kiev, affirmant l’attachement à l’Europe et voulant rompre avec le passé soviétique.

Ulcéré par l’afflux de responsables états-uniens sur le Maïdan, Poutine assimile ce sursaut ukrainien à un retour du bandérisme. L’abrogation par Kiev du statut officiel du russe dans l’Est russophone conforte sa propagande pour justifier l’annexion de la Crimée, puis le soutien aux séparatistes du Donbass.

La mythologie de la Seconde Guerre mondiale vient alors légitimer l’invasion actuelle, qualifiée de « dénazification », après que Poutine a tenté une ultime manœuvre avec les accords de Minsk, parrainés fin 2014 par l’Allemagne et la France. « Il comptait beaucoup sur ces accords, qui prévoyaient un statut spécial aux provinces prorusses : c’était la garantie que l’Ukraine ne dérive pas davantage vers l’Otan, mais les Ukrainiens n’en ont jamais voulu », avance Jean de Gliniasty.

Patriotisme et Église indépendante

Néanmoins, en voulant reconquérir cette Ukraine dont elle se sent inséparable, la Russie risque de la perdre définitivement. « Les évènements de 2014 ont déjà marqué un tournant dans l’altérité à la Russie », souligne Alexandra Goujon. En mars 2014, lorsque les soldats russes s’emparent de la Crimée et tentent de débaucher leurs camarades de la marine militaire ukrainienne à Sébastopol, le contre-amiral Serhiy Hayduk, bien que russophone, reste fidèle à l’Ukraine et fait entonner l’hymne ukrainien par ses hommes avant d'être arrêté.

« Poutine a commis l’erreur de sa vie, perçoit Bernard Lecomte : il a créé un patriotisme ukrainien qui n’existait pas auparavant ! » En 2019, une Église orthodoxe ukrainienne indépendante du patriarcat de Moscou a été créée. Un sondage de 2021 indique que 76 % des Ukrainiens de moins de 30 ans, nés après l’URSS, veulent adhérer à l’Europe. Ce sont eux qui prennent les armes pour défendre Kiev, et qui n’acceptent plus la tutelle russe.

Dans son ouvrage Comment réaménager notre Russie (1990), Soljenitsyne reconnaît qu’une Ukraine indépendante lui serait douloureuse. Mais, « si le peuple ukrainien désirait effectivement se détacher de nous, nul n’aurait le droit de le retenir de force, admet-il, exhortant les Russes à renoncer à leurs illusions impériales. Il faut choisir clair et net : entre l’Empire, qui est avant tout notre propre perte, et le salut spirituel et corporel de notre peuple. » En 2007, Poutine avait décerné un prix d’État au vieil écrivain, qui allait mourir l’année suivante. Si le maître du Kremlin l’a lu, il n’a pas retenu son avertissement. Personne ne peut posséder son frère.

Par Pierre Jova in La Vie
Grosminet
Merci pour ce rappel historique.
Tous frères
L'argumentaire qui se base sur la Carte de la Russie impériale de 1917, au temps du tsar Nicolas II, pour nier l'existence à part entière de la nation ukrainienne et de son peuple (comme tend hélas à le faire à présent le président russe Poutine) et qui se base sur les évolutions de frontières de l'Ukraine sous l'ère soviétique, est plus que discutable parce que : 1/ La Finlande, la Pologne et …More
L'argumentaire qui se base sur la Carte de la Russie impériale de 1917, au temps du tsar Nicolas II, pour nier l'existence à part entière de la nation ukrainienne et de son peuple (comme tend hélas à le faire à présent le président russe Poutine) et qui se base sur les évolutions de frontières de l'Ukraine sous l'ère soviétique, est plus que discutable parce que : 1/ La Finlande, la Pologne et les Pays baltes par exemple sont aujourd'hui des nations à part entière mais qui en 1917 étaient absorbées dans l'Empire russe; 2/ Les frontières des nations ont connu des évolutions importantes au cours de l'Histoire ; 3/ Certaines nations dans l'Histoire ont émergé beaucoup plus tardivement que d'autres à part entière; 4/ La majorité des nations sont composées d'un mélange d'ethnies différentes, résultant de mouvements de populations au cours de l'Histoire.