La Corédemption dans le Salve Regina
S'interroger sur cette question est rendu d'autant plus nécessaire que depuis la parution de la note doctrinale "Mater Populi Fidelis" écrite par le pornographe Tucho, ceux qui vénèrent fidèlement la sainte Vierge comme étant la Corédemptrice du genre humain ( ce que fait l'Eglise depuis près de 2000 ans ) sont désormais traités par certains de "mariolâtres".
La réponse dépend évidemment de ce que l'on entend par « Corédemptrice ». Si l'on entend par là une participation subordonnée et dépendante de l'unique médiation du Christ, alors beaucoup de passages du Salve Regina on besoin de cette notion pour prendre tout leur sens.
Si l'on exclut toute coopération spéciale de Marie à l'œuvre rédemptrice ( ce qu'est précisément la corédemption ), certaines formules paraissent souvent exagérées ou difficiles à justifier dans leur plénitude.
Examinons le texte pas à pas.
« Salve, Regina »
« Je vous salue, Reine »
Pourquoi Marie est-elle Reine ?
Si elle n'était qu'une sainte parmi les saints, même la plus élevée, le titre de Reine resterait à la limite compréhensible, parce qu'elle serait néanmoins la Mère du Roi, le Christ...
Mais dans la tradition catholique, sa royauté découle aussi de son association unique à l'œuvre du Roi rédempteur. Comme l'enseignera plus tard Pie XII dans l'encyclique Ad Caeli Reginam, Marie règne parce qu'elle fut associée d'une manière singulière à l'œuvre du salut.
Ainsi, le titre de « Reine » ne reçoit toute sa profondeur que si Marie a participé d'une manière toute spéciale à la Rédemption.
« Mater misericordiae »
« Mère de miséricorde »
Pourquoi Marie serait-elle la mère de la miséricorde ?
Si elle avait simplement mis au monde Jésus, qui est la Miséricorde incarnée, l'expression ne serait qu'à la limite tout juste légitime.
Mais c'est seulement si elle a librement coopéré à l'offrande du Christ, depuis l'Annonciation jusqu'au Calvaire, qu'elle apparaît alors comme la mère spirituelle de tous ceux qui bénéficient de cette miséricorde.
Autrement dit :
- sans la corédemption : elle n'est la mère de la Miséricorde qu'en raison du fait qu'elle est matériellement la mère du Christ ;
- Alors qu'avec la corédemption : Marie est légitimement aussi la Mère des rachetés obtenus par cette Miséricorde, car elle y a activement contribué.
« Vita, dulcedo et spes nostra »
« Notre vie, notre douceur et notre espérance »
Pris à la lettre, cela semble excessif, puisque seul le Christ est la Vie ! Pourquoi alors attribuer ces titres à Marie ? Si quelqu'un est choqué d'entendre appeler Marie "Corédemptrice", il devrait être tout autant choqué de l'entendre appeler "Notre Vie, notre Espérance", attributs qui ne devraient être réservés qu'au Christ !
Or la théologie catholique comprend ces paroles dans un sens participatif :
elle n'est pas la source de la vie , mais elle conduit à Celui qui est la Vie. Cela n'empêche pas de l'appeler "notre Vie" en toute justice.
De même, si Marie a joué un rôle actif dans le don du Sauveur au monde et dans son sacrifice rédempteur, il devient plus facile de comprendre pourquoi les fidèles voient en elle leur « espérance » : espérer en elle, c'est en réalité espérer en Jésus Notre Seigneur et Sauveur, dont elle est inséparable.
Une simple intercession postérieure paraît moins suffisante pour expliquer la force de cette formule.
Ceux donc qui contestent à Marie son titre de Corédemptrice, notamment depuis la parution de MPF et sous prétexte que ce titre la valoriserait avec ambiguïté en l'associant de manière trop singulière au Christ, ceux-là devraient se demander quel(le) autre saint(e) catholique est vénérée comme elle sous les titres de "Reine", "Vie" et "espérance" des fidèles, et si ces appellations ne mettent pas déjà la Vierge complètement à part, au-dessus de toutes les autres créatures.
Et s'ils persistent à contester ce titre soi-disant "trop christique pour elle" de Corédemptrice, ils devraient cesser également en toute logique de l'appeler : "Notre Vie, notre douceur, notre espérance", qui sont des titres tout aussi christiques que "Corédemptrice".
« Ad te clamamus exsules filii Evae »
« Vers vous nous crions, pauvres exilés, fils d'Ève »
La comparaison implicite entre Ève et Marie apparaît ici.
Depuis les premiers siècles, notamment chez Irénée de Lyon, Marie est présentée comme la Nouvelle Ève.
Ève a coopéré à la chute : Marie coopère au salut. Si l'on refuse toute coopération réelle de Marie à la Rédemption, le parallèle entre Ève et Marie perd beaucoup de sa symétrie :
Ève participe activement à la ruine, alors que Marie ne ferait alors que mettre au monde Celui qui sauve.
La tradition patristique n'hésite pas à aller beaucoup plus loin, en attribuant explicitement à Marie le titre de Corédemptrice, et ceci dès les premiers siècles.
« Ad te suspiramus, gementes et flentes in hac lacrimarum valle »
« Nous soupirons vers vous dans cette vallée de larmes »
Pourquoi se tourner vers Marie avec une telle confiance ? Parce qu'elle comprend la souffrance humaine.
Mais la tradition catholique répond aussi : parce qu'elle a souffert avec le Christ d'une manière incomparable.
Sa compassion au Calvaire lui donne une proximité particulière avec les souffrances des hommes.
Sans cette participation à la Passion qu'est la Corédemption ( dans le sens subordonné au Christ ), l'intensité de l'appel paraît beaucoup moins explicable.
« Eia ergo, advocata nostra »
« Ô notre avocate »
Voici peut-être le mot le plus révélateur. Un avocat est quelqu'un qui prend la cause d'un autre et plaide pour lui.
Marie pourrait sans doute être appelée avocate même sans être Corédemptrice, simplement comme intercesseur.
Cependant la tradition voit souvent son rôle d'avocate comme fondé sur sa coopération préalable au salut.
Elle plaide pour ceux qu'elle a reçus comme enfants au pied de la Croix.
L'avocature découle alors de sa maternité spirituelle, acquise par la Corédemption. Le Christ en effet ne nous donne Marie pour Mère qu'en raison du fait que son amour pour nous est si grand, qu'elle en est devenu notre Corédemptrice. Jésus ne nous confie pas à une Mère impuissante.
« Illos tuos misericordes oculos ad nos converte »
« Tournez vers nous vos regards miséricordieux »
Cette demande repose sur la conviction que Marie exerce une sollicitude maternelle universelle.
Pourquoi une telle sollicitude ?
Parce qu'elle est mère.
Mais mère de qui ?
Si elle est seulement la mère historique de Jésus, le fondement est moins évident.
Si elle est devenue mère spirituelle des croyants dans l'œuvre du salut, la demande prend toute sa force. Et encore une fois : comment notre Seigneur aurait-Il pu nous confier à une Mère dépourvue de pouvoir pour notre salut ? C'est donc en raison de ses souffrances ayant fait d'elle notre Corédemptrice, qu'elle nous a été donnée pour Mère. Tous les actes du Sauveur sont faits en vue de notre salut.
Mère, avocate, Corédemptrice sont donc des attributs connexes, inséparables en Marie.
« Et Jesum, benedictum fructum ventris tui, nobis post hoc exsilium ostende »
« Et après cet exil, montrez-nous Jésus, le fruit béni de vos entrailles »
C'est probablement la phrase la plus importante : toute la prière converge vers Jésus.
Marie n'est jamais la fin, elle est le chemin.
Mais pourquoi serait-elle celle qui nous montre Jésus ? Pourquoi faudrait-il passer par Marie pour qu'elle-même nous conduise à Jésus ?
Parce qu'elle nous l'a donné une première fois à Bethléem.
Et, selon la doctrine de la coopération mariale, elle continue à le donner spirituellement aux âmes. Le lien avec la corédemption est ici très fort.
« O clemens, o pia, o dulcis Virgo Maria »
« Ô clémente, ô pieuse, ô douce Vierge Marie »
Cette conclusion résume l'expérience chrétienne de Marie comme mère compatissante. Cette compassion atteint son sommet au Calvaire. Si Marie n'a eu aucun rôle particulier dans le mystère de la Croix, l'intensité de ces qualificatifs semble moins enracinée dans l'histoire du salut. Or en Dieu, tout est parfait, rien n'est mitigé.
Conclusion
Le Salve Regina peut être récité par un catholique qui n'emploie pas le titre de « Corédemptrice », car aucun mot de la prière n'affirme explicitement ce titre.
Cependant, lorsqu'on analyse l'hymne dans son ensemble, on constate que plusieurs expressions prennent leur pleine cohérence à la lumière de la doctrine traditionnelle selon laquelle Marie a coopéré d'une manière unique et subordonnée à l'œuvre rédemptrice du Christ :
comme Nouvelle Ève ;
comme associée aux souffrances du Calvaire ;
comme mère spirituelle des rachetés ;
comme avocate et médiatrice auprès de son Fils.
C'est pourquoi de nombreux théologiens, de Bernard de Clairvaux à Alphonse de Liguori, ont vu dans le Salve Regina non seulement une prière d'intercession, mais aussi l'expression implicite de cette participation singulière de Marie à l'économie du salut. Sans la corédemption mariale, le texte conserve un sens ; avec elle, presque chaque verset acquiert une cohérence organique plus profonde et une densité théologique remarquable.
Le culte à Marie Corédemptrice du genre humain, loin d'être une forme de mariôlatrie, est donc bien au contraire l'expression de la plus haute conformité des coeurs au Mystère divin de notre salut en Jésus-Christ, l'unique Sauveur, et de la plus fine compréhension qu'on puisse en avoir, en fidélité avec la Tradition, comme l'atteste l'enseignement unanime des papes et des saints, ainsi que l'hymne du Salve Regina, chanté chaque soir dans les communautés monastiques catholiques du monde entier.