Nous avons les pasteurs que nous méritons!
Un grand saint, Jean Eudes, renverse totalement cette perspective : pour lui, la crise des pasteurs n'est pas la source du problème, mais son symptôme le plus tragique. Dans sa vision mystique, le prêtre n'est que l'écho de la ferveur du peuple de Dieu. Si les pasteurs s'égarent, c'est que la tiédeur et le manque de sainteté des fidèles ont fini par transformer le clergé en un instrument de châtiment plutôt qu'en un canal de miséricorde et de sainteté. La dérive pastorale serait ainsi la conséquence, et non la cause, de l'indifférence spirituelle des baptisés.
Le prêtre comme instrument de la colère ou de la miséricorde de Dieu
« La marque la plus redoutable de la colère de Dieu sur un peuple, et le plus terrible châtiment qu’Il puisse lui infliger en ce monde, c’est de lui donner des pasteurs qui ne le soient que de nom, qui n’aient que l’extérieur de la piété, mais qui au-dedans soient pleins d’orgueil, d’avarice, de cupidité, de sensualité et de toutes sortes de vices. Car c'est alors qu'on peut dire avec le Prophète : Sicut populus, sic sacerdos ; il en est du peuple comme du prêtre. [...]
Car lorsque Dieu est irrité contre son peuple, il permet que les méchants s’élèvent et que les pécheurs dominent ; mais lorsqu’il veut exercer sa plus grande vengeance, il permet que les pasteurs s'aveuglent et s'égarent eux-mêmes, afin qu'ils aveuglent et égarent ceux qui les suivent. C'est le plus grand de tous les malheurs qui puissent arriver à une nation. C'est une peste spirituelle qui infecte tout, un feu qui dévore tout, une mort qui tue les âmes. [...]
Mais au contraire, la plus grande marque de sa miséricorde sur un peuple, et le plus précieux don qu’Il lui puisse faire, c’est de lui donner des pasteurs selon son Cœur, qui ne cherchent que sa gloire et le salut des âmes. Ce sont les colonnes de l'Église, les protecteurs du monde, les anges de la terre, les participants de la dignité et de l'autorité du Fils de Dieu. »
— Saint Jean Eudes, Le Mémorial de la vie ecclésiastique (1681), Partie I, Ch. 1.
Saint Jean Eudes nous explique que la "colère" est le moment où Dieu, respectant la liberté d'un peuple qui l'a rejeté, le laisse à ses propres idoles. Le châtiment suprême n'est pas la guerre ou la famine, mais le mauvais pasteur parce que le mauvais pasteur rend difficile la route du Ciel.
S'il est mauvais : Il est un "aveugle qui conduit d'autres aveugles". Sa présence est la preuve du relâchement spirituel du peuple. Le mauvais pasteur devient par son égarement, ses négligences et sa tiédeur le "bras" de la justice divine à l'encontre de l'Église.
S'il est bon : Il est le signe que Dieu veut bénir son peuple.
Saint Jean Eudes souligne que l'état du clergé n'est jamais une affaire privée. Un prêtre indigne ne se perd pas seul ; il est le signe et l'instrument d'une déchéance collective autorisée par Dieu comme une leçon amère pour le peuple.
En somme, pour Jean Eudes, le prêtre est le message que Dieu envoie au peuple : soit un message de réconciliation et de bénédiction par la doctrine et la sainteté du pasteur, soit un message de réprobation par sa corruption.
Solidarité mystique, lien organique entre la sainteté du peuple et celle du prêtre.
« Il y a une telle liaison et une telle dépendance entre les pasteurs et les peuples, que les uns sont ordinairement la cause du bonheur ou du malheur des autres. [...] C’est une règle de la divine Providence, que comme le peuple est, tel est le prêtre ; et comme est le prêtre, tel est le peuple. Si le peuple est saint, il mérite d’avoir des pasteurs saints qui le conservent et l’augmentent en la sainteté ; mais s’il est méchant, il mérite d’avoir de mauvais pasteurs qui le laissent croupir dans ses vices.
Car le prêtre est pour le peuple, et il est tiré du milieu du peuple ; c’est pourquoi, si la source est infectée, les ruisseaux qui en sortent ne peuvent être que corrompus. Dieu, qui dispose toutes choses avec poids et mesure, proportionne les guides aux voyageurs, les chefs aux soldats et les pasteurs aux brebis. Si vous voyez donc que la piété fleurit dans le clergé, concluez que Dieu a exaucé les gémissements de son peuple ; mais si vous y voyez le dérèglement, reconnaissez que c’est un effet de la justice de Dieu, qui punit les péchés des sujets par l’aveuglement de ceux qui les conduisent. »
— Saint Jean Eudes, Le Mémorial de la vie ecclésiastique (1681), Partie I.
Saint Jean Eudes refuse de rejeter la faute sur un seul camp: le peuple "mérite" son clergé par sa vie morale et spirituelle.
Si la base, les familles chrétiennes et les fidèles en général, est spirituellement pauvre, elle ne peut produire que de pauvres pasteurs.
En quelque sorte Dieu ajuste la qualité spirituelle des pasteurs à la volonté réelle des fidèles, comme à leur Charité et à leur Foi.
Pour Saint Jean Eudes, cette solidarité mystique est aussi un levier d'action. Puisque le prêtre est lié au peuple par cette loi mystique, le peuple a le pouvoir de transformer son clergé par la prière et la pénitence. Si le clergé est "déréglé", la solution eudiste n'est pas premièrement structurelle (réforme des institutions), mais spirituelle : le peuple doit se convertir et marcher résolument vers la sainteté pour que Dieu lui "rende" de bons pasteurs.
Conclusion.
« Si vous voulez avoir de bons pasteurs, commencez par être de bons chrétiens, car Dieu ne donne ordinairement de saints guides qu’à ceux qui sont disposés à les suivre. Ne vous contentez pas de murmurer contre ceux qui font mal, mais tournez-vous vers la divine Majesté par une humble et constante prière.
Souvenez-vous que le prêtre est un don du Cœur de Jésus, et que ce don s'obtient par les larmes et par la pénitence. Si vous priez avec ferveur, si vous vivez selon l'Évangile, vous ferez une douce violence au Cœur de Dieu, et Il vous enverra des ouvriers évangéliques qui seront les anges de votre salut. Mais si vous demeurez dans votre tiédeur, ne vous étonnez pas que le Ciel vous refuse ces lumières que vous méprisez. La réforme de l'Église commence dans le cœur de chaque fidèle qui, par sa propre sanctification, attire sur le monde la bénédiction de bons prêtres. »
— Saint Jean Eudes, Le Mémorial de la vie ecclésiastique.
SAINT JOSEPH, PATRON DE L'ÉGLISE UNIVERSELLE, AYEZ PITIÉ DE NOUS !