Après les sacres : surtout, ne fâchons personne !
(Au sujet du dernier communiqué de la fraternité)
Il y avait autrefois une Fraternité qui sacrait des évêques malgré Rome parce qu'elle estimait que la survie de la Tradition était en jeu.
Mgr Lefebvre appelait cela « l'opération survie ». Et il ajoutait que poursuivre les accords dans les conditions de 1988 aurait été, selon lui, « l'opération suicide ».
Trente-huit ans plus tard, après de nouveaux sacres et de nouvelles sanctions romaines, changement d'ambiance.
On ne sort plus le casque.
On sort les petits fours.
« La venue du Saint-Père représente un honneur particulier pour tous les catholiques de notre pays. »
Ah !
Voilà qui commence bien.
Rome vient de sanctionner vos évêques ?
Quel honneur !
Le préfet du Dicastère pour la Doctrine de la Foi vous condamne ?
Quelle joie de recevoir son supérieur !
Vous expliquez que les sanctions sont invalides parce qu'une terrible crise de l'Église vous oblige précisément à agir contre la volonté des autorités ?
Vite : organisons un temps de prière pour célébrer la visite !
On attend maintenant le communiqué suivant :
« Après nous avoir excommuniés, le Saint-Siège nous fera l'honneur particulier de nous confisquer les clefs. Nous remercions chaleureusement le serrurier. »
Mgr Lefebvre avait malheureusement oublié le mode d'emploi
Car le plus savoureux est de relire Mgr Lefebvre.
Sa déclaration de 1974 disait :
« Nous adhérons de tout cœur, de toute notre âme à la Rome catholique », mais immédiatement après : « Nous refusons [...] de suivre la Rome de tendance néo-moderniste et néo-protestante. »
Remarquons bien la nuance.
Mgr Lefebvre ne disait pas : « Puisque nous aimons Rome, applaudissons tout ce qui vient de Rome. »
Il distinguait justement son attachement à l'Église romaine de son refus des orientations qu'il jugeait modernistes.
Et en 1988, devant la perspective des sanctions, son vocabulaire était encore moins administratif :
« Excommunication par qui ? Par une Rome moderniste », disait-il, avant d'expliquer qu'il entendait rester uni à « la Rome de toujours » tout en refusant les idées modernes diffusées par les autorités.
Aujourd'hui, la formule deviendrait peut-être :
« Excommunication par qui ? Par Rome. Nous avons donc déposé le formulaire B-27, accompagné de trois exemplaires, et attendons respectueusement la décision du service compétent. »
C'est tout de même moins épique.
« Nous ne sommes pas amers »
Le communiqué éprouve ensuite le besoin de préciser que la Fraternité a écrit au pape pour l'assurer qu'elle ne recevait pas les sanctions « dans l'amertume ou la révolte ».
Rassurons donc immédiatement tout le monde.
Nous venons de consacrer des évêques contre votre volonté, parce que nous estimons que la crise de l'Église est tellement grave que notre survie exige de passer outre à votre interdiction.
Mais surtout : ne croyez pas que nous soyons fâchés !
On ne sait plus très bien si nous sommes devant une opération survie ou une opération réconciliation familiale.
1988 : « opération survie » Lors des sacres du 30 juin 1988, Mgr Lefebvre disait :
« Nous devons survivre », et présentait les consécrations comme le moyen de continuer « à faire vivre la Tradition ».
Deux ans plus tard, écrivant à Mgr de Castro Mayer, il parlait encore explicitement d'union avec « la Rome catholique et non la Rome moderniste ».
Et sa lettre du 2 juin 1988 à Jean-Paul II allait jusqu'à souhaiter que « la Rome moderne, infestée de modernisme, redevienne la Rome catholique ». Pourtant, cette lettre se terminait elle aussi par l'expression de sentiments « respectueux et filialement dévoués ».
Voilà précisément le point intéressant.
Mgr Lefebvre pouvait être filial sans devenir courtisan.
Il pouvait respecter l'autorité tout en lui disant publiquement qu'elle conduisait l'Église dans une direction qu'il jugeait désastreuse.
Il pouvait écrire « Très Saint-Père » sans transformer ensuite chaque déplacement pontifical en « honneur particulier ».
La piété filiale n'était pas chez lui l'art de mettre un napperon sur le désaccord. L'étrange théologie du recours suspensif
Et nous voici maintenant dans une situation assez cocasse.
On consacre des évêques parce que la crise est terrible.On refuse les sanctions parce que l'état de nécessité les rendrait injustes.
Mais on dépose tout de même un recours devant l'autorité qui vient précisément de déclarer le contraire.
Puis, pendant que le recours suit son chemin dans les bureaux romains, on organise dans toutes les chapelles des prières à l'occasion de la visite de celui dont dépend ultimement cette même autorité.
Cela donne une résistance d'un genre nouveau :
« Non possumus ! … sous réserve de la décision de la commission de recours. »
Saint Athanase avait manifestement raté une possibilité. Au lieu de parcourir l'Empire, d'être exilé et de lutter contre l'arianisme, il aurait pu déposer un dossier.
Objet : recours contre mesure administrative — hérésie arienne. Délai moyen de traitement : six à huit semaines.
Et surtout : « un honneur particulier »
Mais la phrase la plus étonnante reste celle-là :
« La venue du Saint-Père représente un honneur particulier pour tous les catholiques de notre pays. »
Pourquoi ?
Le pape est évidemment reçu selon la dignité que lui reconnaît celui qui le tient pour successeur de Pierre.
Mais lorsqu'on estime simultanément que son gouvernement prolonge une crise doctrinale si grave qu'elle justifie de consacrer des évêques sans son mandat, la première chose à dire est-elle vraiment :
« Quel honneur ! »
C'est ici que la comparaison avec Mgr Lefebvre devient cruelle.
Lui aussi reconnaissait le pape. Lui aussi priait pour lui. Lui aussi protestait de son attachement à Rome.
Mais il pouvait également écrire :
« Nous refusons [...] de suivre la Rome de tendance néo-moderniste et néo-protestante. »
Voilà une piété filiale qui avait encore quelques dents.
La charité n'est pas la génuflexion intellectuelle
Le catholique n'a évidemment pas à devenir grossier, haineux ou méprisant envers l'autorité.
Mais entre l'insulte et l'encensoir, il existe quelque chose.
Cela s'appelle la franchise.
Saint Paul résistait à saint Pierre « en face » lorsqu'il estimait que son comportement mettait en danger la vérité de l'Évangile.
Saint Athanase ne confondait pas respect de l'épiscopat et silence devant l'arianisme.
Et Mgr Lefebvre ne pensait manifestement pas que la romanité consistait à trouver merveilleux tout ce qui arrivait de Rome.
Sa ligne était autrement plus inconfortable : respecter l'autorité sans sacrifier ce qu'il considérait comme la vérité de la foi.
Voilà pourquoi le contraste entre 1988 et ce communiqué frappe tellement.
Hier :
« Opération survie. »
Aujourd'hui :
« Honneur particulier. »
Hier :
« Rome moderne, infestée de modernisme. »
Aujourd'hui :
« Piété filiale envers le Vicaire du Christ. »
Hier, on sacrait malgré les sanctions.
Aujourd'hui, on sacre malgré les sanctions…
puis on vérifie immédiatement que Rome ne l'a pas trop mal pris.
On pourra appeler cela prudence, diplomatie, romanité ou sens ecclésial.
Mais il restera une petite question embarrassante :
si la crise est réellement assez grave pour justifier des sacres contre la volonté du pape, ne devrait-elle pas être également assez grave pour justifier autre chose qu'un communiqué d'accueil qui semble écrit par le service du protocole ?
Car à force de vouloir montrer que l'on n'est ni amer, ni révolté, ni hostile, ni désobéissant dans l'esprit, on finit par donner une curieuse impression :
celle de soldats qui viennent de franchir la ligne ennemie et qui envoient aussitôt une lettre d'excuses parce que leurs bottes ont sali le tapis.
Seigneur sauvez-nous de cet esprit